Dakar des insurgées (Oumou Cathy Bèye) Imprimer Envoyer
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Écrit par Hady BA   
Jeudi, 16 Avril 2009 19:44

Si vous avez grandi et avez été éduqué au Sénégal, ça vous est nécessairement arrivé. Il y a dans votre classe une fille extrêmement brillante dont vous vous dites qu'elle fera d'excellentes études et sera médecin, avocat, scientifique, professeur ou banquier. Elle est absolument parfaite: non seulement elle est mille fois plus intelligente que vous ne l'êtes mais en plus, elle est tellement belle! Vous attendez de grandes choses de cette fille et vous vous dites que dans le futur les gens auront du mal à croire que étiez dans la même classe. Mais peut être resterez-vous amis? Puis survient la catastrophe: elle se marie en étant plus ou moins consentante, parce que sa famille l'a tellement conditionnée qu'elle pense que la meilleure chose qui puisse arriver à une femme est de se trouver  un mari. La première fois que ça m'est arrivé, je sortais juste de l'école primaire et l'une des filles les plus brillantes de ma promo a été mariée. Elle n'avait même pas 15ans! Quel sens cela a-t-il de dire qu'elle était consentante? Bien sûr, dans les deux ans j'apprenais qu'elle était désormais mère de famille et avait évidemment arrêté ses études. Du collège à l'université, j'ai ainsi du voir une dizaine de jeune fille au parcours scolaire jusque là admirable se marier et abandonner toute ambition d'occuper une autre fonction que celle de mère au foyer.

 

Pour qui s'intéresse au sort que notre société réserve aux femmes, ce fait est sans doute l'un des plus déprimants qui soit. Que de si prometteuses jeunes femmes, qui auraient tellement pu apporter au pays non seulement se marient jeune mais en plus soient réduites au statut de mère au foyer, n'utilisant plus leur intelligence qu'au service de la logistique domestique et servent des hommes généralement beaucoup plus incultes qu'eux est d'autant plus horrible que toute la société se ligue pour justifier cet état de fait et accepter qu'aient lieu des mariages précoces plus ou moins volontairement consentis par les demoiselles en question. Jusqu'à présent, ce sujet était largement tabou. Ne serait-ce donc que parce qu'il jette la lumière sur ce phénomène, le roman de Oumou Cathy Bèye, Dakar des insurgées, qui vient de paraître en cette année 2009 aux édition L'Harmattan est un livre important.

 

Mais avant d'être un manifeste politique ou sociologique, le livre de Oumou Bèye est d'abord un roman qui raconte la captivante histoire de jeunes filles qui se débattent dans la jungle dakaroise. Tout commence quand une jeune étudiante, Awa non seulement se fait larguer par l'homme dont elle est amoureuse et avec lequel elle pensait faire sa vie, mais en plus découvre que ce dernier sort déjà avec une autre jeune fille (Ndèye). Désemparée, elle a une réaction typique d'intellectuelle: elle veut comprendre; savoir exactement pourquoi son amoureux l'a trouvée indigne de son amour et surtout percer le secret de celle qui est désormais sa rivale. Awa se fait embaucher dans le magasin où travaille Ndèye et... tombe sous le charme de cette dernière. Elle découvre en Ndèye une jeune fille très gentille qu'il est impossible de détester, mais dont on devine confusément qu'elle a été marquée par la vie malgré son jeune age. Plus tard, Awa apprendra que sa nouvelle amie a été mariée de force à l'adolescence par son père à un riche homme d'affaires et que quand, incapable de supporter l'horreur de vivre avec un tel mari, elle a quitté le domicile conjugal et demandé le divorce, son père l'a reniée et interdit à l'intégralité de sa famille de la voir. Ndèye se fera d'abord héberger par une ancienne condisciple du lycée devenue prostitué avant de trouver du travail et de louer son propre appartement.               

 

 En plus de l'histoire de Ndèye la rebelle forcée, l'auteur nous raconte l'histoire de Awa la rebelle qui s'est inscrite à l'université au grand dam de son beau père qui pense que la place d'une femme est dans un foyer, l'histoire de Mamie, la fille apparemment totalement en accord avec les impératifs de la société en ce sens qu'elle fait semblant de respecter les règles imposées, lors même qu'elle se prend un amant riche qui subvient à ses besoins, en plus de son petit ami officiel. Se déploie également en arrière plan l'histoire de ces mères qui vivent dans l'obéissance et ne contestent jamais aucune décision de leur mari.

 

Clairement, le roman d'Oumou Bèye est un roman féministe. L'auteur l'exprime d'ailleurs en des termes rien moins que martiaux dans la postface:

C'est une guerre, et comme telle, certaines désertent, d'autres tombent sur le champ d'honneur. Les survivantes avancent, et avancent encore. Petit à petit, on conquiert de plus en plus  d'espace.

 

De  son point de vue, toute femme sénégalaise est confrontée à cette donnée fondamentale qui est qu'elle nait dans une société organisée par et pour les hommes. Elle doit donc réfléchir à la meilleure manière de conquérir sa liberté et de se faire sa place dans cette société: sera-ce dans la confrontation ou bien par la diplomatie? La confrontation a cet avantage de faire mettre les pieds dans le plat et de faire finalement avancer la société toute entière. Mais celle qui la choisit sera la cible de tous les conservateurs et risque d'avoir une vie bien difficile nous montre Oumou Bèye. La diplomatie est finalement assez confortable et le personnage de Mamie qui la choisit dans le roman semble voguer de plaisir en plaisir avec le soutien de tout son écosystème mais n'est-ce pas hypocrite et peu honorable semble nous dire l'auteur!

 

Que ce roman soit féministe ne signifie pas qu'il est dirigé contre les hommes. Il y a dans le roman d'Oumou Bèye des personnages masculins très respectables; ce ne sont simplement pas les personnages principaux. De plus, toutes les femmes du roman ne sont pas non plus exemptes de reproche. De l'intrigue principale du roman, je ne dirai presque rien ici. Le but de cette chronique est de vous donner envie d'acheter le livre et de le lire. Si vous voulez donc savoir comment Ndèye se fera enlever, par qui et si elle réussira à s'échapper, reportez-vous à cet excellent roman qui, en plus de jeter une lumière nouvelle sur ce que nous taisons de notre société, raconte une histoire haletante et bien ficelée.

 

Un mot sur l'auteur pour terminer. Oumou Cathy Bèye est diplômée de Sociologie à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar et poursuit actuellement une thèse dans le même domaine à l'université René Descartes (Paris V). En plus de sa thèse, elle est actuellement en train d'écrire son roman.             

 Oumou Cathy Bèye, Dakar des insurgées, L'Harmattan 2009, (170 pages)

 
Commentaires (10)
1 Vendredi, 17 Avril 2009 07:56
Oumy Mbengue
Mais c'est formidable cette chronique de Hady Ba! la trame du roman est tellement bien décrite que cela pourrait donner même à une personne inculte l'envie de lire ce roman.
En fait ce roman est trés poignant et mérite d'avoir beaucoup de succés.On a pas encore fini d'entendre parler de DAKAR DES INSURGEES.

Bon vent à la romancière!!!
2 Vendredi, 17 Avril 2009 13:33
Laity Ndiaye
Hey Hady, ça te va bien la casquette de critique littéraire. Ta chronique est super bien écrite. Je l'adore. En fait, tu rends le roman accessible aux sceptiques, réfractaires à toute idée de féminisme.
Il me fera plaisir de discuter avec toi du statut des femmes "dites au foyer" car comme le disent les féministes, le travail domestique est un travail aussi. Il faudrait juste qu'il soit reconnu comme tel et que la société cesse de faire une fixation sur une vision de l'homme comme "bread winner". Ce qui signifie que tout n'est pas perdu pour une femme qui n'a pas fait d'études. Il y a toujours une façon de se positionner socialement. N'est-ce pas Tics?;)
3 Lundi, 20 Avril 2009 09:12
Hady BA
@Laity: Merci pour les compliments. Je sais que tu as lu le roman et tu sais bien que cette chronique ne rends pas totalement justice à sa qualité.
Sur les femmes au foyer: j'espère ne pas avoir paru méprisant envers elles. C'est un choix que je respecte totalement; à condition que ce soit un choix concerté et non quelque chose d'imposé. Par ailleurs, il faudrait qu'il soit plus généralement accepté que les hommes peuvent rester au foyer si leur épouse est celui qui finance le couple. L'idée de certains féministes selon laquelle le travail domestique devrait être rémunéré ne me convainc cependant...

@Oumy MBengue: Je suppose que l'inculture est quelque chose de très relatif et que nous sommes tous l'inculte de quelqu'un! Merci cependant pour le compliment.

@Tous: Désolé de répondre aussi tard. D'une part j'avais pas réalisé que les chroniques avaient le format blog et qu'il y aurait des réponses et d'autre part j'étais hors du net pour le weekend.
4 Lundi, 20 Avril 2009 15:09
AWB
Oumou Cathy Bèye a tout simplement crié tout haut, ce que nos chers compatriotes chuchotent dans leur maison de peur d'être entendus et indexés. Les croyances négatives des sénégalais mènent au manque de communication qui est le facteur de la vie d'enfer qu'ils mènent. C'est bien de parler, de se confier et de vider son coeur, de parler de tout! Il n'y a pas de sujets tabous, ce sont les africains qui ont toujours cette mentalité de "pudeur" envers les parents. Par conséquent, les mariages précoces, les viols, les incestes, entre autres prennent de l'ampleur car les gens ne parlent pas! A cause du "soutoura", du "kersa". Dakar des insurgées est un roman qui relate les faits de la société africaine en générale et sénégalaise en particulier, c'est un roman captivant et instructif.
Il se pourrait que le roman soit un miroir pour celui ou celle qui se reconnaitra dans l'histoire.
Bonne lecture et bonne continuation à l'écrivaine!
5 Mardi, 21 Avril 2009 08:20
cathy beye
@ laity: bien évidemment que le travail domestique a une valeur économique incontestable et qu'il faut que cela lui soit reconnu dans l'échelle de valorisation normative. cependant, dans le contexte bien précis où sa valeur économique (et donc le pouvoir économique et social qui devrait s'en suivre) lui est dénié, je comprend et partage l'amertume de Hady ba quand il parle de ces destins avortés, de ces contributions sociales avortées. c'est vrai et c'est faux; car en se consacrant à leur foyer elle contribuent de manière essentielle à la reproduction; le grand dommage (;) à laity) c'est que cette contribution sera anonyme. ce furent et ce sont encore des femmes de l'ombre, en marge de l'histoire. il serait juste de leur mettre un coup de projecteur!
6 Jeudi, 23 Avril 2009 14:56
Serigne Ousmane BEYE
Les intellectuels sénégalais ont envie de lire Dakar des Insurgée.Vivement que le roman soit vendu à Dakar.Un Papa très fier de sa file.BRAVO!MIMI?pa.
7 Jeudi, 23 Avril 2009 15:18
3.14
Personne ne s'est jamais amusé à inventer une méthode pour évaluer la contribution économique et sociale d'une femme au foyer? Aucun sociologue? Aucun anthropologue? Ou même un économiste?

Je veux bien imaginer que ce soit une étude confidentielle, hautement théorique et connue que des initiés. Mais, je ne peux pas croire que personne (thésard?) ne se soit prêté à l'exercice.

Parce que, damn, ça, c serait un sujet passionnant
8 Jeudi, 23 Avril 2009 23:25
Momzob
Bon tout dabord je félicite l'auteur pour l'enrichissement de nos biblios pour ce beau roman. Et meme si je ne l'es pas encore lu, j'ai un petit aperçu sur le roman grace à cette chronique de Hady BA (merçi) et je dirais qu'il est temps que les femmes prennent leurs propres initiatives pour se défendre. Toutefois il faut le faire positivement c'est a dire en ne laissant pas en rade les bonnes choses "yiffi mame bayiwon" pour les femmes.
En tout cas ça promet pour la sortie du roman au sénégal car c'est tres entendue et j'en profite pour encourager l'auteur dans cette voie, le Sénégal a besoin de telles femmes pour changer car sans la femme on ne pourra jamais parler de changement. Et la route est encore longue mais il faut persévérer et tout ira bien inchallah, il suffit seulement d'y croire et le reste va suivre, comme disait l'autre "Quand une personne veux quelque chose tout l'univers conspire à lui permettre de réaliser son désir".
BONNE CHANCE
9 Mercredi, 29 Avril 2009 10:25
Hady BA
@3.14 (DR?): "Personne ne s'est jamais amusé à inventer une méthode pour évaluer la contribution économique et sociale d'une femme au foyer? Aucun sociologue? Aucun anthropologue? Ou même un économiste? "

Ce papier (http://politique.eu.org/archives/2009/04/875.html) pourrait être intéressant.

Je pense que ça existe mais je ne retrouve pas les références et mon amie spécialistes de ces questions là est un peu loin de moi en ce moment!
10 Mardi, 04 Août 2009 18:19
mamadou saliou balde
recherche d amoure au senegal

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